Carrefours des savoirs L'Italie et la République des Lettres
Au cours de la période comprise entre la Renaissance et les Lumières, les savants européens se considéraient comme citoyens d’une « communauté imaginée », d’une « République des Lettres » dépassant les divisions politiques et religieuses, unis par le but commun de partager et de faire avancer les connaissances. Cette époque a été décrite par les historiens comme celle des érudits polyvalents, ou bien comme celle inventant l’« intellectuel » qui revendique son statut et son indépendance face aux états et aux églises, ou bien encore comme le moment de naissance de la notion moderne d’objectivité, nourrie par l’idéal d’impartialité aussi bien dans le rapport aux autres qu’envers soi-même.
Comme les études d’Anthony Grafton, Paula Findlen, Marc Fumaroli, Antonella Romano, Corrado Viola et Françoise Waquet l’ont montré, l’Italie a toujours joué un rôle privilégié dans la République des Lettres. Si l’expression respublica litteraria fait son apparition pour la première fois dans la correspondance entre Poggio Bracciolini et Francesco Barbaro, ce concept a été diffusé par Alde Manuce, qui, dans ses préfaces, différencie le royaume de la politique, confiné à un état et un territoire spécifique, du royaume des lettres, qui n’a pas de frontières et regroupe les savants dans une « internationale humaniste ». En effet, l’idéal de la République des Lettres a continué à occuper l’esprit des savants italiens bien après la Renaissance, comme ce projet cherche à le montrer en adoptant une perspective de longue durée et en s’interrogeant sur sa transformation dès l’âge de la Contre-Réforme au XXe siècle.
Résultat d’un projet de recherche lauréat du France-Berkeley Fund et du programme IdEx « Sciences en société et en territoire », Carrefours des savoirs s’interroge sur la géographie et sur l’histoire de la République des Lettres en Italie du XVIe siècle à l’époque contemporaine. Il se propose de prouver la persistance à travers les siècles de ce modèle intellectuel cosmopolite aussi bien que la nature polysémique du concept de République des Lettres sous la plume d’hommes de lettres aussi différents que Baronio, Algarotti, et Croce. Les contributions présentées visent à élargir l’histoire de la construction et de la transmission du savoir en incluant – à côté des grands protagonistes de la communauté des savants – ses deuxièmes rôles et ses figurants, voire le public de lecteurs dépourvus de sa citoyenneté, car on s’intéresse aux aristocrates aussi bien qu’aux pirates. L’analyse porte autant sur les capitales que sur les périphéries, sur les inquisiteurs de la Contre-Réforme que sur les académiciens florentins ou encore les humanistes siciliens du XVIIe siècle.
Ce projet s’insère dans un ensemble de travaux qui ambitionnent de repenser le récit de la modernité. Il s'interroge ainsi sur l’opposition entre le Nord protestant et le Sud catholique de l’Europe, en mettant en lumière les circulations, les transferts et les rapports intellectuels qui les relient, tout en revendiquant la spécificité des contextes dans lesquels se décline le modèle de la République des Lettres et en analysant ses transformations au fil du temps. Il se propose de présenter la province plurielle de la République des Lettres qu’est l’Italie, où l’attention à la réalité locale s’articule avec l’ouverture cosmopolite. En dialogue avec les recherches du mobility turn, il s’intéresse aux modalités et aux lieux de médiation du savoir, aux motivations et aux contraintes (politiques, religieuses, économiques, sociales, de genre) qui président au déplacement des hommes, des biens, des informations, et des pratiques, aux infrastructures qui ont favorisé, ou bien entravé, la circulation des connaissances entre l’Italie et le monde de la modernité globale.
En privilégiant la continuité au lieu de la rupture culturelle, nous aspirons à porter un nouveau regard sur l’idéal aussi bien que sur le fonctionnement concret de la communauté des savants. Dans ce but, nous nous proposons d'analyser le modèle italien polycentrique et politiquement fragmenté et ses « zones de contact », espaces de négociation et de médiation qui ne se situent ni au centre ni aux marges de la République des Lettres, mais à l’intersection de ses régions.